Mathieu Eveillard

Les questions honteuses

Les questions honteuses

Vous programmez depuis toujours. Vous exercez professionnellement depuis 20 ans. Vous voilà devenu expert, par la force des choses. Et pourtant, il y a ces quelques sujets dont vous êtes censé ne rien ignorer et qui vous font peur. Vous n’êtes pas à l’aise, l’intuition n’y est pas, vous avez fait l’impasse – depuis toujours.

Avec le temps, ces questions sont devenues honteuses. Mais à qui demander sans dévoiler votre ignorance ? Heureusement, il y a Claude Code ! Heureusement, il y a Codex !

En fait, c’est surtout cette culpabilité qu’il faudrait interroger, car elle repose sur des croyances, implicites, relatives à ce que signifie « être un expert ». Ces croyances ne sont jamais exprimées frontalement : personne ne soutiendrait rationnellement qu’un expert doit avoir réponse à tout. Pourtant, nous sommes nombreux à avoir, par moment, du mal à dire « je ne sais pas ».

Croyance N°1 : un expert doit avoir réponse à tout

C’est le premier mythe à casser. Pour devenir expert, il faut accepter de se focaliser sur un sujet au détriment de tous les autres, parce qu’on ne peut pas être expert en tout. Donc, à supposer que l’on ait réponse à tout, cela ne peut être vrai que dans un champ de savoir très étroit. Pour ma part, je suis totalement infichu de réparer l’imprimante, comme on me le demande traditionnellement à Noël…

Mais même au cœur de son sujet d’expertise, doit-on attendre d’un expert qu’il ait réponse à tout ? Je crois que ce serait une erreur. Ce qu’on attend de lui, c’est qu’il pose les bonnes questions, qu’il mette dans la balance toutes les composantes du problème sans en oublier aucune. Cela est d’autant plus vrai que c’est rarement lui qui prend la décision finale.

Croyance N°2 : expert un jour, expert toujours

Ce qui précède est d’autant plus vrai que l’expertise se périme. C’est vrai depuis toujours, mais c’est un fait que nous éprouvons au quotidien depuis fin 2022 et l’avènement des LLMs, qui redéfinissent les métiers du logiciel et bouleversent la Developer eXperience (cela étant dit de manière neutre).

À ce sujet, que penser des experts qui ont abandonné, certains depuis des décennies, toute pratique du développement ? Difficile de raconter quoi que ce soit de pertinent sans une pratique quotidienne de la chose. On rejoint ici la notion de penseur-faiseur chère à la Silicon Valley et parfaitement exposée par Vincent Lextrait.

Je pense que les activités de transmission (formation, mais aussi conseil et coaching) ne devraient pas être exercées à temps plein, ou du moins pas sur une longue période. La transmission sans création est vite stérile, le savoir n’étant plus nourri par l’expérience. Réciproquement, la transmission apporte à la création un regard réflexif difficile à obtenir par d’autres moyens. Mais quand elles vont de pair, création et transmission s’enrichissent mutuellement.

Croyance N°3 : un expert ne se trompe jamais

En mathématiques, on effectue des preuves. En physique, en biologie et même en sciences humaines, l’expérience est reine (les conditions de sa réalisation peuvent être contestées, mais pas son interprétation). En sciences, le consensus est donc possible, jusqu’à ce qu’une théorie plus large englobe ou invalide la précédente. Et l’on n’a pas besoin d’experts : il n’y a pas d’expert en mathématiques, il n’y a que des mathématiciens.

Mais la création logicielle n’est pas une science, c’est une pratique qui mobilise des sciences, à commencer par l’informatique théorique. C’est pourquoi il y a une place pour l’appréciation personnelle et, in fine, besoin d’expertise. Si les bienfaits de pratiques telles que le Test-Driven Development sont largement reconnus, chacun est libre de s’en servir ou non, seul le résultat prime. Il n’y a pas de vérité, pas une seule bonne façon de travailler. Il n’y a rien à démontrer, rien à prouver. Ainsi, chacun peut y aller de son opinion personnelle et de son pouvoir d’influence, pour le meilleur (Robert C. Martin, Martin Fowler, Alistair Cockburn, Sandi Metz…) comme pour le pire (je tairai les noms).

Peu de problèmes ont une bonne solution, sans équivoque. La plupart du temps, on nage en zone grise, entre avantages et inconvénients. Point de certitude, mais des avis d’experts. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que les décideurs prennent souvent conseil auprès de plusieurs experts, pour plus de contradiction et de neutralité. Cela se fait notamment dans les domaines assurantiel et psychiatrique (expertise/contre-expertise). En somme, il y a besoin d’experts justement parce qu’aucune certitude n’est possible.

Si l’expert ne sait pas tout, qu’il se périme, et qu’il se trompe, à quoi sert-il ? Précisément à trier dans l’incertitude : là où personne d’autre ne peut le faire, il voit les problèmes avant les autres, pose les bonnes questions et se trompe moins souvent.

À chacun, alors, de trouver sa propre zone. Et d’aligner, année après année, son activité professionnelle dessus. C’est peut-être la seule question honteuse qui mérite d’être posée à voix haute.

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