"Si tu veux [programmer] mieux, arrête de [programmer] pendant 2 ans"
À trop vouloir maîtriser son art, on en vient parfois à considérer l'informatique comme une fin en soi. Or elle n'est qu'un moyen. Un moyen pour quoi faire ?
Publié le 19 juin 2024Dernière mise à jour le 6 avril 2025

Ce conseil émanait en fait d'un photographe : "Si tu veux photographier mieux, arrête de photographier pendant 2 ans", suggérait-il. La proposition semble paradoxale, mais elle est pleine de sens. Voici comment je la comprends : la technique est là, mais il te manque le sujet, le fond, le cœur, le supplément d'âme. Tu fais de la photographie technique.
Aïe.
Bon, on comprend bien que l'idée garde tout son sens si l'on remplace "photographier" par "programmer", ou par n'importe quelle activité impliquant un savoir-faire technique qu'il faut maîtriser. On comprend également que la durée n'est pas gravée dans le marbre : c'est peut-être 3 mois, 1 an, plus s'il le faut, et c'est aussi bien sûr fonction de vos capacités financières – une réalité qu'on ne saurait balayer d'un revers de main.
Partons malgré tout de cette hypothèse : vous faites une pause dans la programmation. Vous vous éloignez de tout ce qui ressemble de près ou de loin à un clavier, de tout ce qui pourrait compiler, et surtout vous faites en sorte de perdre votre mot de passe Jira. Vous renoncez pour un temps à cette exigence incessante de faire mieux et plus vite. Et vous faites autre chose. Lire, échanger, observer, admirer, expérimenter, toucher, malaxer, regarder, sentir, écouter, ce que vous voulez. Tout, sauf programmer.
La vie est une succession d'envies et d'ennui. Il faut laisser l'envie revenir. Quand vous aurez bien fait le tour du sujet et que la méditation n'aura plus de secret pour vous, vous sentirez peut-être que quelque chose vous manque. Le besoin de créer, en l'occurrence. Nous sommes nombreux à nous sentir animés par cette envie, ce désir de bâtir de belles choses, nos petites cathédrales intellectuelles.
Ensuite, viendra le temps de vous asseoir à nouveau face à un clavier. Ce moment a des chances d'être déroutant, étant donné que vos automatismes auront disparu. Mais le bon côté des choses, c'est que vous serez l'observateur extérieur et impartial du développeur que vous étiez : "tiens, pourquoi je faisais ça comme ça ?" Ou, plus sauvage : "quel est le c** qui a écrit ça ?" Vous, évidemment. Ce sera l'occasion de questionner vos anciennes habitudes et de porter un œil neuf sur votre travail. Un exercice vertigineux et salutaire.
Mais, plus profondément, ce temps de recul vous aura permis de parcourir un peu le monde et de vous intéresser à d'autres réalités que la chose informatique. Comprenez-moi : l'informatique est merveilleuse, elle est excitante, mais pour la mille et unième fois , l'informatique n'est pas une fin en soi. L'informatique est là pour résoudre les problèmes de "la vraie vie", celle où des personnes âgées sont esseulées, celle où des gens qui travaillent dorment dans leur voiture, celle où des personnes découvrent trop tard qu'elles sont atteintes d'un cancer.
Vous avez compris le topo : l'informatique, pour quoi faire ? C'est un peu la crise de la quarantaine appliquée à l'informatique, mais c'est un passage obligé et essentiel. On en sort avec un sentiment d'urgence à faire des choses utiles et la conviction que l'on pourrait toujours en savoir plus, mais que ce n'est pas ça qui fera la différence.
Vous voyez de quoi je parle ?